Par Anne-Charlotte.
Déjà un moi et demi que nous sommes arrivés à Lodja, un mois et demi que nous prenons nos marques pour nos deux prochaines années. Un mois et demi que nous sommes heureux, que nous partageons cette chance de vivre une telle expérience, à deux.
Notre vie s’organise ici comme elle pourrait s’organiser ailleurs : vie sociale, vie à la maison, vie au travail, vie spirituelle, vie de couple, vie de toutes ces petites choses et ces riens du tout qui font un grand Tout.
La vie à la maison
A la maison, nous sommes maintenant chez nous, heureux d’y rentrer le midi et le soir. Nous ne sommes plus « dans une maison qu’on nous prête » pour les deux années à venir, nous sommes vraiment chez nous, et que c’est agréable ! Nous avons eu la chance d’arriver dans une maison inhabitée depuis 12 ans, sale, non aménagée, sans lumière, presque glauque. Justement cette chance car l’état dans lequel nous l’avons trouvée nous a permis de beaucoup l’améliorer et de l’apprécier à sa juste valeur. Si nous l’avions trouvée telle quelle, nous l’aurions trouvée vide, très spartiate et nous aurions appris à vivre avec…alors que là nous adorons notre maison, nous la bichonnons et nous rendons compte de la chance que nous avons par rapport à la pauvreté de Lodja. Ces dernières semaines nous avons profité de grosses pluies (donc bloqués chez nous, parfois une matinée entière) pour bricoler, équiper nos étagères de tissus pour protéger toutes nos affaires de la poussière abondante et des bêtes. Et oui, ce qui nous a décidés est le scorpion que nous avons découvert sur la serviette de toilette d’Arnaud, une fois qu’il avait déjà noué celle-ci autour de sa taille…autant dire qu’on se prive facilement de ce genre de compagnie : nous préférons de loin nos amis cafards que nous continuons d’exterminer presque quotidiennement à coup de Baygon :-)
De gauche à droite: notre maison, vue de devant; Inspection de la porte de la cuisine que nous avons du refaire; Le portail de chez nous
Nos temps libres à la maison sont occupés de façon très…saine disons ! Je me suis mise à la couture (j’en entends d’ici qui rigolent !), en commençant par réparer l’élastique de mon unique jupe longue puis par confectionner des protège-cahiers pour notre cahier de recettes (j’entends d’ici les mêmes qui rigolent !) et pour mon cahier de Français. Je me suis inscrite sur Marmiton pour donner des nouvelles recettes à Anne-Marie histoire de varier un peu notre alimentation, j’ai mis un peu de côté la flûte à bec mais je compte m’y remettre très prochainement :-) Nous lisons aussi beaucoup (encore des méchants qui rigolent !), Arnaud s’occupe de son potager presque aussi bien que se sa femme et joue de la guitare pour mon plus grand plaisir ! Parfois j’ai l’impression d’être à un concert, j’ai du mal à croire que c’est lui que j’entends ! Anne-Marie nous apprend aussi l’Otetela jour après jour, nous progressons, nous connaissons maintenant toutes les formules de politesse quand on arrive quelques part ou qu’on s’en va, plus quelques phrases de la vie courante ! C’est votre anniversaire ? Dans ce cas je vous dis « Di festo diololo ! » Mais c’est pas facile, c’est même très compliqué comme langue ! Les gens prennent aussi le temps de nous faire progresser à Caritas, de sorte que nous avons quelques professeurs assidus, pour notre plus grand bonheur !
De gauche à droite: Anne-Marie devant le vaisselier; Arnaud installe un verrou à nos toilettes; Une partie du travail fait sur nos étagères

De gauche à droite: Arnaud et son potager; Atelier couture; Arnaud à la guitare
Quoi d’autre à la maison ? Nous avons fait la semaine dernière notre première cueillette de radis, whaou !! C’est que ça pousse vite ces p’tites bêtes ! On ne se régale pas encore car ici les radis sont très très « arrache-gueule », il faut donc les cuire à l’eau bouillie pour atténuer un peu le goût….pas encore eu le temps de bien en profiter mais on ne va pas tarder à se régaler ! Arnaud s’est aussi remis à la course à pied, le dimanche matin uniquement, il passe pour un extra-terrestre mais il aime beaucoup, je crois que ce qu’il traverse est assez surréaliste. Dimanche dernier Gilbert (la sentinelle de la maison) l’a même accompagné, 50 minutes en tongues, et oui on est en Afrique !
De gauche à droite: entretien de notre cher potager avec Gilbert et Anne-Marie et cueillette des radis

De gauche à droite: cueillette des radis et Arnaud vérifiant à la lampe frontale le niveau d'eau dans nos fûts
Notre vie avec les gens d’ici
Notre vie sociale n’est pas aussi chargée que ce que nous avons pu connaître à Paris, mais nous n’en souffrons pas pour le moment! Au contraire, cela nous permet de profiter de moments à deux, souvent trop rares dans nos agendas parisiens. Nous dinons de temps en temps chez des gens de la Communauté de l’Emmanuel qui nous invitent, chez Antoine et aussi chez Pierre et Béatrice. Partout nous sommes reçus de façon très simple et très chaleureuse, et à la fois on sent que les gens ont mis les petits plats dans les grands pour nous…on aurait envie de leur dire « fallait pas », c’est dingue la générosité des gens, quand ils n’ont rien ils vous donnent tout. Nous passons à chaque fois de très bons moments et ces diners sont surtout l’occasion d’en apprendre beaucoup sur la culture locale parce que nous pouvons poser toutes les questions que nous voulons.
Les moments chez Antoine sont aussi toujours intenses, c’est un homme très vrai, très entier, il rigole tout le temps et à la fois dit des choses tellement profondes et tellement vraies qu’on voudrait les inscrire dans notre tête au feutre indélébile et ne jamais les oublier. Il a beaucoup d’humour, beaucoup beaucoup, quelle chance qu’il veille sur nous comme il le fait : très présent et à la fois pas du tout étouffant, faisant très attention de ne pas mordre sur notre couple et de nous laisser le temps qu’il faut à deux. Petite réjouissance aussi quand nous allons chez lui : la bière fraiche ! Quel bonheur, on la savoure, on la sent descendre dans l’œsophage, miam miam, que c’est bon une bière fraiche quand elle est occasionnelle comme ça ! Pas d’autres lieux à Lodja où boire une boisson fraiche, ou à peine, car Antoine est l’un des seuls à avoir un bac réfrigéré, grâce à un panneau solaire très puissant. Les 18 ans qu’il a passés en France le rendent moitié blanc - moitié noir, encore une chance pour nous car il comprend bien notre sensibilité et anticipe énormément de choses car il pense comme un blanc. Autant vous dire que ça facilite vraiment notre intégration ici.
De gauche à droite: déjeuner chez Antoine; Diner à la maison avec Boniface et Marie; Diner chez Père Jean-Claude avec Antoine
Nous avons aussi la chance d’avoir rencontré Pierre et Béatrice, ce couple belgo-congolais avec leurs 3 enfants dont vous avez du voir les photos sur Picasa. Ils sont super accueillants, sont à Lodja depuis 4 ans et ont donc beaucoup de conseils à nous donner. Nous passons toujours des bons moments avec eux, ils sont vraiment bienveillants avec nous, vraiment sympas ! Béatrice me donne souvent des nouvelles recettes, et notamment du curry et des herbes de Provence qu’elle a ramenés d’Europe, un vrai délice ! Leurs enfants sont trop mignons et commencent à s’attacher à nous, nous avons déjà un dessin de Nathan dans notre salon, c’est chou :-) Ils sont là dans le cadre de leur association et travaillent ici pour le développement du Sankuru (District dans lequel se trouve Lodja). Ils ont un site Internet, http://www.lodja.org/, si vous voulez en savoir plus ou avoir des informations sur Lodja.
Une autre de nos activités régulières est la fameuse chorale de la paroisse :-) Nous avons répétition tous les samedis après-midi pendant 2h30 (théoriquement, mais c’est plutôt 1h45 car les 45 premières minutes nous les passons à attendre que les gens arrivent). Souvent nous n’avons pas le courage d’y aller car nous sommes crevés après notre semaine qui se termine le samedi midi, mais nous sommes toujours contents une fois que nous y sommes, ça nous permet de connaître mieux les gens et de mieux comprendre certaines choses de cette chère culture africaine que nous ne connaissons encore que trop peu. Nous remettons encore la répétition 1h le dimanche avant la messe, puis c’est 2h15 de chants non-stop qui nous attendent pendant la messe :-) Arnaud chante avec les basse, moi avec les alto, qu’est ce que j’aime me retourner et le voir retrousser ses lèvres en avant pour entonner en Lingala les phrases des basse, en cœur avec les congolais, et en cadence, en balançant son corps d’un côté puis de l’autre au rythme de Lodja ! Dans ce cas j’ai l’impression d’avoir épousé un congolais blanc, ça me fait trop rire, il faut absolument voir ça !
De gauche à droite: Arnaud avec les basse de la chorale; Arnaud avec le petit fils d'Anne-Marie (8 mois); Un diner chez la fille d'Anne-Marie, Rebecca, avec Anne-Marie
Nouveautés
Une grande nouveauté est que je me suis mise à la moto, une première ! Monseigneur Djomo (notre responsable hiérarchique, même s’il n’est pas basé à Lodja) ne voulait pas que je commence la moto trop tôt pour que ça ne fasse pas trop de choses nouvelles d’un coup….en gros il ne voulait pas que je me casse une jambe trop vite :-) Nous étions donc depuis le début soit à pieds, soit avec la moto d’Arnaud. Sauf qu’ayant commencé mes cours de Français cette semaine et l’Institut étant à 20 minutes de moto de la maison, il fallait bien que je m’y mette pour être indépendante. J’ai donc conduit la moto toute la semaine dernière avec Arnaud derrière, et cette semaine j’ai commencé les trajets seule, whaou !! Il faut dire qu’ici à défaut d’avoir la mer nous avons la plage, les pistes sont de vraies plages dès qu’il ne pleut pas pendant 2 jours, c’est donc très sport ! Mais je progresse, je suis contente, j’apprends à dompter la bête :-)

Bikeurs in Lodja; photo du milieu: enfin une machette pour casser les noix de coco :-)
Nous avons aussi très chaud, plus qu’à notre arrivée et nous attendons souvent les bonnes pluies avec impatience pour rafraichir un peu le fond de l’air. Mais on ne se plaint pas, on a la chance d’avoir une maison assez fraiche, c’est déjà très bien ! Pas trop de moustiques non plus pour le moment, on croise les doigts pour qu’ils n’arrivent pas en masse sans qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte :-) Nos amies chauve-souris sont toujours là mais n’ont pas entrepris de voler dans le salon depuis la dernière fois…et elles n’ont pas intérêt à s’aventurer sur ce terrain là sinon ça va barder !
Lodja a beau être une ville de 250 000 habitants, inutile de chercher un coca, une bouteille d’eau ou un restaurant…et oui, qui dit pas d’électricité dit pas de frigidaire, pas de boissons fraiches, pas de restau et pas de TV…il y a donc au moins un endroit au monde où Coca n’a pas réussi à pénétrer : Lodja !
Richesse humaine
Nos premières semaines ici ont également été très riches humainement. Nous vivons ici simplement, nos rapports avec les gens sont naturels, simples, pleins d’humanité, quel bonheur. Nous avons déjà tissé des liens forts avec Antoine, Anne-Marie, Gilbert, 3 personnes pour lesquelles on se dit déjà qu’ils vont nous manquer quand on rentrera en France…
Anne-Marie s’occupe de nous comme une mère, quand on lui dit de prendre une journée pour se reposer elle nous demande quelle mère arrêterait de s’occuper de ses enfants pour se reposer. Une mentalité bien différente de notre culte français pour les congés :-) Nous échangeons beaucoup avec elle, nous lui parlons de notre culture française, elle nous parle de la culture congolaise, nous apprend l’Otetela. Elle rigole beaucoup à la maison, et ça, on aime! On sent qu’elle a plaisir à rester avec nous le soir avant de partir, quant à nous nous sommes toujours contents de nous dire que nous la retrouvons quand nous rentrons à la maison, c’est vraiment super. Elle est très intelligente, prend des initiatives, prépare avec plaisir les nouvelles recettes que je ramène de chez Béatrice ou d’Internet, est très soigneuse, bref, une vraie mère pour nous ! Nous lui avons proposé de déjeuner avec nous le dimanche midi, ça nous permet de passer du temps avec elle et de diminuer la barrière entre le blanc et le noir, car il y a un vrai complexe d’infériorité des africains par rapport aux blancs. On comprend pourquoi avec la colonisation, mais nous avons vraiment envie, à notre échelle, de diminuer ce complexe avec les gens que nous rencontrons.
Gilbert aussi prend sa place dans notre quotidien, il nous aide pour tout ce qui est manuel, entretien du jardin, gestion de l’eau (nos fûts d’eau de pluie pour la douche et le seau « chasse d’eau », fût pour la cuisine et le linge, fût de réserve…), bricolage (construction d’une échelle pour accéder aux fûts d’eau de pluie, construction d’un manche pour la bèche pour le potager…). Il est marrant parce que souvent on ne sait pas s’il a compris ou pas, il répond toujours « oui oui » même quand la question n’attend pas en réponse un oui ou un non….et là on se dit « ah…ça va être compliqué :-)) Mais au final il comprend bien, prend des initiatives et ça c’est top ! Ce qui est marrant c’est que c’est lui qui garde la maison la nuit et quand on va le voir parfois le soir pour lui dire quelque chose on le trouve endormi dans son transat face au portail…ce qui n’est pas un problème en soi…ce qui nous fait vraiment rire c’est que c’est juste IMPOSSIBLE de le réveiller !! ¼ d’heure à crier dans ses oreilles « Gilbert !! » tout en l’éclairant avec une lampe de poche, rien n’y fait, il dort comme un bienheureux ! C’est dingue!! Et c’est le gardien :-)

Anne-Marie à la maison; Gilbert et sa dernière fille
Nous sommes aussi très gâtés avec les moments que nous passons lors des sessions Amour et Vérité, une fois par mois. Ces sessions sont animées par Joseph et Cécile (qui doit d’ailleurs accoucher ces jours-ci), responsables de la Communauté de l’Emmanuel. Elles sont ouvertes à tous les couples, mariés ou pas, et proposent des enseignements sur le couple et sur le mariage religieux, suivis de temps de partage en petits groupes. La dernière session portait sur « Les points de Conversion dans le couple » et Joseph nous avait demandé de préparer un petit témoignage de 10 minutes. Nous avons donc préparé ce petit témoignage, et c’est vraiment une chance que nous avons car ça nous permet de nous poser à deux et de parler de notre couple, de mettre des mots et d’appliquer des « concepts » à notre couple à nous. Nous avons donc parlé en 10 minutes de l’importance de regarder l’autre avec un regard positif pour ne pas l’enfermer dans ses défauts, l’importance de ne pas dire « tu es toujours comme ça » ou « tu ne fais jamais comme-ci », et l’importance du Pardon, que nous découvrons surtout depuis notre arrivée ici. Nous apprenons en effet ici que le Pardon ne s’applique pas que pour les grosses blessures, il faut savoir dire des « petits » pardons tous les jours, pour des toutes petites choses, des rien du tout qui sans le Pardon nous font facilement broyer du noir (sans vilain jeu de mot) contre l’autre. Nous découvrons donc que ces « petits » pardons nous maintiennent dans une attitude positive par rapport à l’autre, nous rapprochent, et que surtout ils sont très simples, très faciles : il suffit de mettre son orgueil de côté deux minutes :-) Ces petits témoignages nous apportent donc beaucoup et sont apparemment bien accueillis car ils montrent aux couples d’ici que les problèmes de couple sont les mêmes quelle que soit la culture, qu’on soit blanc ou noir. Ca permet une fois de plus de diminuer le complexe blanc-noir, et c’est pour ça que Joseph nous a dit que c’était important pour eux que nous puissions apporter des petits témoignages. Donc si on nous redemande, ce sera avec plaisir :-) Tous ces moments sont des bonnes piqures de rappel de préparation au mariage, après il faut que nous sachions passer à la pratique, ce qui n’est pas toujours facile mais on y travaille :-)
Au sujet du Pardon, nous avons eu la chance que ce soit un thème abordé plusieurs fois de suite dans les homélies d’Antoine que nous avons eues lors de nos 15 premiers jours en RDC. C’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que ça allait vraiment être important pour nous car loin de la France nous ne sommes qu’à deux et en cas de tension ou de conflit, nous n’avons plus ni famille, ni amis, ni travail comme échappatoires. Notre seul échappatoire est donc le Pardon et nous nous rendons compte à quel point il fait du bien. Pourvu que ça dure :-) D’ailleurs les messes d’Antoine nous manquent, nous ne sommes pas dans sa paroisse et avons donc moins souvent la chance d’entendre ses homélies, car il faut l’entendre, il a une vraie parole puissante et éclairée !

Déjeuners avec Antoine
Humainement nous découvrons donc beaucoup ici, nous avons encore beaucoup à découvrir, à comprendre, mais rien que les quelques liens que nous avons déjà tissés nous rendent heureux d’avoir été envoyés à Lodja. Et nous gardons sans arrêt en tête deux choses héritées de notre formation avec Fidesco et indispensables pour ne pas passer à côté de notre mission :
- L’humilité, nous ne sommes pas des sauveurs du monde
- Une citation tellement vraie « Va, rends les autres heureux et tu connaîtras la joie »
Je finirai juste en vous disant que nous prenons nos repas ensemble trois fois par jour et que c’est top. Quelle chance, profitons parce que ça ne se passe pas comme ça à la française !

A la prochaine!