Par Anne-Charlotte.
Beaucoup nous demandent « Alors, ça y’est, vous avez les sous ? ». Et non, toujours pas les sous de cette fameuse route, dont le premier tronçon de 150km rallie Lodja à Tshumbe, notre évêché. Les choses avancent néanmoins, doucement mais sûrement. Nous devons nous attendre à partir un de ces vendredis (le vendredi est le jour de l’avion hebdomadaire) pour une semaine à Kinshasa, pour aller chercher ces fameux sous. Et oui, pas de banques à Lodja, uniquement Western Union, et on ne récupère pas 1,5 millions de dollars par Western Union. C’est donc en avion que nous irons chercher ces sous :-) Et nous profiterons de cette semaine à Kinshasa pour
rencontrer plusieurs des bailleurs de fonds de Caritas, notamment CRS (Catholic Relief Service) et le Rotary.

L'avion qui atterrit à Lodja; Visite au Ministre Lambert Mende de passage à Lodja
Notre activité sur cette route n’ayant pas encore commencé, nous nous sommes lancés dans d’autres projets, qui nous occupent maintenant bien comme il faut ! Arnaud a monté tout un projet pour la réhabilitation d’un institut secondaire et d’une école primaire, nous avons organisé la logistique pour la venue d’une délégation des Nations Unies pour un mois à Lodja, j’ai commencé à donner des cours de Français et Arnaud des cours d’informatique, Caritas a réhabilité une partie de la piste d’atterrissage de Lodja…Et surtout nous passons beaucoup de temps autour de réunions au sujet de l’organisation interne de Caritas. C’est un gros boulot car il y a beaucoup de changements, ça prend du temps et les différences culturelles s’imposent à nous grandiosement dans notre mission de management humain. Ce n’est donc pas toujours facile, certaines questions sont difficiles car nous n’avons pas encore l’expérience derrière nous mais nous apprenons beaucoup, et l’humilité si chère à Fidesco nous aide beaucoup. Nous sentons aussi que l’évêque est vraiment content de notre venue et du déroulement de nos premières semaines, ce qui nous encourage beaucoup ! C’est aussi lui qui donne les consignes à Antoine de nous bichonner, ils n’ont pas eu de volontaires Fidesco à Lodja depuis 1982, ça faisait des années qu’ils attendaient ça donc disons
qu’ils ont envie que tout se passe bien et que la relève soit assurée par d’autres volontaires dans 2 ans après notre départ :-)

Monseigneur Djomo, évêque de notre diocèse, le pilote de l'avion et le responsable de l'aéroport de Lodja; A droite: Apéro à la maison avec Joseph pour parler de ma future fonction de responsable financière du projet "Ecole maternelle" financé par une fondation allemande.
Comment se passent les semaines à Caritas jusqu’à maintenant ?
Les journées commencent à 9h, nous rentrons chez nous de 12h30-13h à 15h et nous finissons la journée vers 18h30. Ce sont des horaires « théoriques », valables en mode « hors gros projet » mais qui, d’après ce qu’on a compris, se rallongeront significativement quand LA route arrivera. Nous passons nos journées à travailler sur l’Institut et l’école primaire (Arnaud), à être en contact avec les Nations Unies pour clore le contrat de location de Jeeps qu’on a avec eux pour un mois (c’est moi qui m’en occupe), à écrire des lettres pour Antoine car on tape plus vite sur le clavier (c’est moi en général), à faire des points budget et comptabilité avec Jean-Pierre (le comptable) pour mettre à plat les finances de Caritas et comprendre comment le fond de caisse est géré (ça c’est Arnaud qui a pris la main), à faire des allers-retours à l’aéroport pour suivre les travaux de réhabilitation de la piste (ça c’était la semaine dernière), à rencontrer des associations qui souhaitent nous souhaiter la bienvenue, à gérer les flux de carburants pour les Jeeps, les motos, le générateur de Caritas (qui nous fournit Internet et l’électricité), à donner nos cours de Français et d’Informatique, à prendre en main la gestion financière du projet de construction d’une école maternelle (projet monté par Fidesco et financé par une fondation allemande) (ça c’est moi qui vais le prendre en charge), à gérer la situation « de crise » survenue à la suite du départ de notre informaticien cette semaine, sans qu’il ne nous ait donné de préavis… tout ça tout ça, ce sont toutes ces « petites » choses qui nous occupent depuis quelques semaines maintenant.
Tous les samedis matin, nous faisons une réunion de travail à trois, avec Antoine, chez lui. Cette réunion nous permet d’aborder tous les points dont nous n’avons pas le temps de parler la semaine, de prendre des décisions et d’établir l’ordre du jour pour notre réunion le mardi matin avec toute l’équipe Caritas. Ces deux réunions sont très importantes pour nous, elles nous permettent de bien discuter avec Antoine, de comprendre beaucoup de choses, et de beaucoup échanger ensuite le mardi matin avec le reste de l’équipe. En effet ici lors des réunions tout le monde prend la parole, tout le monde s’écoute, on ne se coupe pas la parole, tout le monde donne son point de vue, ça prend donc beaucoup de temps mais c’est très instructif et ça apprend à écouter les gens jusqu’au bout de leur idée. Quand on prend la parole on commence par dire merci, c’est marrant. Les décisions sont très démocratiques, elles prennent en compte les avis de chacun, ce n’est pas simple mais c’est intéressant et ça change beaucoup de notre système français. Ces réunions du mardi nous permettent aussi de faire comprendre à l’équipe notre point de vue, notre vision, notre approche. Et c’est important car en tant que missionnaires au service du diocèse, pris en charge mais sans salaire, l’approche n’est pas la même que celle de l’équipe précédente, nous n’avons pas les mêmes intérêts car nous n’avons dans notre mission aucun intérêt financier. Cela fait partie des
changements à Caritas et c’est ce type de changement que l’évêque souhaitait en faisant venir des missionnaires.
Quoi d’autre ? Quelques projets par exemple.
Je laisse le soin à Arnaud de vous parler du projet de réhabilitation de l’Institut secondaire Shinga et d’une école primaire. Il a beaucoup travaillé dessus, s’est beaucoup investi donc il prendra le temps d’en parler un peu plus en détail dans un article dédié.
Un autre projet que nous avons suivi est la réhabilitation de la piste d’atterrissage de Lodja. Il y a quinze jours, Antoine se trouvait le vendredi matin à l’aéroport et a rencontré le pilote de l’avion. Celui-ci était furax en raison de trous dans la piste d’atterrissage qui commençaient à devenir vraiment dangereux. Il a donc posé un ultimatum : si la piste n’est pas réparée d’ici vendredi prochain je n’atterris plus ! Qui dit plus t’atterrissage dit plus d’avion à Lodja dit catastrophe quand on sait que cet avion hebdomadaire est le seul lien que Lodja a avec le reste du monde, en plus du téléphone portable et de la connexion internet de Caritas…mais qui dit plus d’avion dit plus de carburant, donc plus de générateur à Caritas et donc plus d’Internet. Bref, la cata pour l’enclavement du Sankuru et donc de Lodja.
Arnaud et moi étions alors à une réunion avec AVOCADES, l’Association des Volontaires formés par Caritas pour le Développement du Sankuru. Antoine, avec son tempérament de feu, a déboulé survolté à la réunion, a motivé tous les volontaires pour réhabiliter cette piste, en une après-midi le projet était bouclé : Caritas fournirait le matériel pour les travaux (pelles, bèches, houes, râteaux, machettes…), AVOCADES fournirait la main d’œuvre volontaire donc gratuite et la RVA (la société gérante de l’aéroport) fournirait le carburant et la location d’un camion pour transporter la terre. Les travaux ont commencé le lundi matin et se sont terminés le mercredi soir, ce qui a permit au pilote d’atterrir vendredi comme prévu :-) Un projet « express » donc mais nécessaire, qui donne surtout à la population de Lodja un bel exemple de travail gratuit, un exemple de mobilisation pour le désenclavement du Sankuru, une mobilisation pour leur propre désenclavement.
Enfin, cette semaine a marqué le début de mes cours de Français et des cours d’informatique d’Arnaud. Je donne cours 5 heures par semaine à l’Institut Shinga (celui qui fait l’objet du projet de réhabilitation porté par Arnaud) à des élèves qui ont entre 13 et 19 ans (environ 25 élèves, selon les présences), et Arnaud donne cours 1 heure par semaine à des élèves de 1ère (16-17 ans).
La semaine dernière, nous avons assisté aux cours de Placide, qui assurait les cours avant que je ne commence. Nous voulions voir un peu comment était abordé l’enseignement ici avant de nous jeter à l’eau. Et bien la différence est grande ! Je ne vous parle pas de l’état matériel de l’Institut dont j’ai déjà parlé (pas de tables, un tableau en planches de bois, des feuilles d’arbre pour effacer le tableau, pas de manuels scolaires, pas de feuilles, un tout petit cahier par élève, des trous dans les murs…), je parle surtout de l’approche pédagogique bien différente ! Ici les élèves sont rabaissés, ils entendent toute la journée qu’ils sont nuls, qu’ils ne savent pas parler, qu’ils sont mauvais. Une approche donc qui n’est pas vraiment la mienne, surtout avec papa (qui est dans l’enseignement pour ceux qui ne savent pas) que j’ai toujours entendu dire qu’il faut tirer les enfants par le haut, les valoriser pour leur montrer qu’ils sont capables de faire aussi bien que tout le monde. Le niveau est en effet très bas, certains élèves de 19 ans ne savent pas écrire leur prénom, d’autres ne comprennent tout simplement pas ce qu’on dit. Nous avons donc commencé doucement, avec les présentations de chacun, et des questions comme « à quoi sert le français ? » « à quoi ça sert de travailler ?’ » « qu’est ce que vous aimez faire dans la vie ? »…Ces questions me servent pour le moment à les faire parler, voir un peu quel est le niveau des élèves en français, profiter de leurs réponses pour corriger les erreurs de français…Pour le moment on en est à on ne dit pas « j’aime jouer le football » mais « j’aime jouer au football », on ne dit pas « je veux être le médecin » mais « je veux être médecin », on ne dit pas « je n’aime pas de bruit » mais « je n’aime pas le bruit », etc. etc. Du basique de chez basique mais ce challenge pédagogique me plait beaucoup, la relation avec les élèves, leur montrer qu’ils sont
tous capables de progresser, les voir progresser…j’en ai déjà un qui a répondu « j’aime la dame du Français » à la question « qu’est ce que vous aimez faire dans la vie ? », ça m’encourage !
Quant à Arnaud il enseigne l’informatique, sans ordinateurs, ni claviers. Sur ses 10 élèves, seuls 2 ont déjà vu un ordinateur…on part donc de loin !! Mais il est ravi de cette mission, motivé, il a aussi des professeurs qui veulent assister à son cours, un véritable engouement pour cette matière, pour l’ordinateur, qui dixit les professeurs « est déjà arrivé à Lodja, c’est obligé d’apprendre l’ordinateur ». Le matériel n’a beau de pas être là la motivation, elle, est bien là. Et c’est déjà pas mal !
Le travail est donc arrivé jusqu’à nous, il y a du boulot et nous n’aurons pas trop de deux ans !
On pense à vous tous, merci pour vos mails qui nous boostent, nous font rire, nous font nous dire qu’on a de la chance de vous avoir :-) Tous vos petits messages nous rappellent qu’on est loin mais pas si loin que ça après tout !