Préparer son voyage
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Passage du Cap Horn à la voile

Posté par : lamonne


Extrait du livre Esprit de Voyageur - Récit d'un voyage initiatique - Arnaud de La Monneraye


Je suis à bord de l’Unicornio, un voilier de trente-cinq pieds, soit onze mètres cinquante environ, le plus petit de toute la flotte d’Ushuaia. C’est un « Endurance 35 », propriété de Julio, notre capitaine argentin moustachu, qui me met tout de suite à l’aise. Lui et son équipier Mariano, également argentin, naviguent depuis plusieurs années ensemble. Je fais également la connaissance des trois autres passagers espagnols de l’Unicornio, Augustín, Luís et Francisco, surpris de voir un nouvel arrivant pas vraiment prévu au programme.
Francisco, l’aîné de notre équipée, a décidé de s’offrir à plus de soixante-dix ans le passage du cap Horn malgré son âge avancé. Ce ne sera d’ailleurs pas sans difficultés et surprises pour le reste de l’équipage. Luís, amateur de bateau, qu’on ne peut pas classer comme étant un « habitué » de la voile, a entraîné son vieil ami Augustín dans son délire de franchir le cap, alors qu’ils passent trois semaines de vacances en Argentine et au Chili. Ce brave Augustín, qui n’a jamais navigué, s’est laissé entraîner dans cette histoire qu’il ne semble pas envisager du meilleur œil. Il n’y a qu’à l’observer deux minutes pour comprendre qu’il n’est guère rassuré, sans compter les mouvements du bateau qui ne sont pas non plus pour plaire à son estomac. Je suis de loin le plus jeune. Ils ont au moins tous la quarantaine, sauf Francisco, « el abuelo » (le grand-père) qui dépasse la barre des soixante-dix.

Je me fais très vite accepter par l’ensemble de l’équipage et, les présentations faites, je me laisse envahir par le goût de l’aventure. Une atmosphère de bout du monde, inquiétante et excitante à la fois, se fait pleinement ressentir alors que je vois s’éloigner la baie d’Ushuaia qui se découpe en toile de fond entre ciel et mer. Alors que nous voguons vers l’extrémité australe des terres américaines, j’admire, emmitouflé dans mes épaisseurs, les montagnes qui surplombent la baie. Recouvertes d’un fin manteau neigeux, fruit des précipitations de cette nuit, ces imposantes masses rocheuses se jettent dans la mer. Saisissant. Avec le vent glacial et la grisaille, Ushuaia prend vraiment des allures de « ciudad del fin del mundo ».
Nous filons sous trente nœuds de vent vers le cap Horn. Le vent est si fort (environ cinquante-cinq kilomètres heures) que seule la trinquette, cette petite voile d’avant, nous porte à plus de six nœuds au loch (instrument qui mesure la vitesse du bateau), soit près de onze kilomètres heures. Hisser la grand-voile* ou le foc* ne servirait à rien car le bateau deviendrait vite très peu manœuvrable.

Nous resterons au total sept jours en mer, avec un temps incroyablement changeant allant du coup de vent, ce qui était prévisible, au calme plat, ce qui l’était beaucoup moins ! Soleil, vent, pluie, houle, calmasse, dauphins, otaries, canards, orques, se mettront de la partie. Une véritable expérience et un réel plaisir que je ne suis pas prêt d’oublier.

Carnet de bord – premier jour :
« A peine une heure que nous sommes partis que Francisco et Augustín, pris de mal de mer, rendent leur déjeuner à la mer. Moi je vais bien. Je crois que j’arrive à surmonter le mal de mer grâce à l’excitation que j’ai d’être à bord de l’Unicornio.
Julio n’en revient toujours pas, tout comme moi d’ailleurs, de la manière dont je me suis embarqué dans l’aventure avec eux. Il est content que je sois à bord et c’est d’un air ravi qu’il répond à toutes mes questions et que nous discutons des heures de réglages de voiles, d’histoires de marins, ou encore de nos familles, de l’Argentine, ou de mon voyage.
Je suis heureux d’être là. »

Augustín, et surtout Luís, écoutent avec attention mes récits des mois précédents. Luís, très impressionné, me prend tout de suite en sympathie et ne cesse de répéter qu’il pourrait être mon père. Si tel avait été le cas, il imagine qu’il ne m’aurait jamais laissé partir comme ça, seul dans la nature sans rien et sans protection ! N’ayant pas d’enfants, il reporte sans doute un peu ce manque et entreprend de s’occuper de moi comme si j’étais son propre fils. Nous parlons beaucoup tous les deux de choses et d’autres, de la vie en général, et une amitié sincère se scelle sur la route du Horn. Il en profite pour corriger toutes les fautes que je fais en espagnol, ce qui est très agréable car je fais rapidement des progrès. J’apprécie beaucoup tous les membres de l’équipage avec qui j’échange beaucoup, toujours en espagnol d’ailleurs. Seul Francisco m’énerve un peu. En tant que plus âgé de l’équipe, il prétend tout savoir et se permet en plus d’être désagréable. Il râle beaucoup. Heureusement, quand le temps se gâte, on l’entend déjà beaucoup moins, lui qui ne cesse de vanter ses prouesses de marin. Cruel retour de bâton je sais, mais ça fait du bien !

Carnet de bord – deuxième jour :
« Le vent a molli pour devenir tout à fait nul. Le moteur est de rigueur pour la matinée. Incroyable ! Moi qui étais persuadé d’avoir un vent au moins égal à celui de la veille. Le calme plat à seulement quelques milles nautiques du cap Horn ! C’est quasiment invraisemblable. J’imaginais plutôt que la tempête serait de mise pour ce genre d’expédition marine !
Je suis presque un peu déçu. Mais bon, il fait assez beau, pas trop froid et il ne pleut pas. Les conditions sont donc plutôt bonnes. »

Comme je vais pouvoir m’en rendre compte tout au long de cette croisière, le temps est extrêmement changeant dans cette partie du globe. Les habitants d’Ushuaia disent même qu’on peut parfois vivre les quatre saisons en une seule et même journée. J’en aurai la preuve ! Je n’avais jamais vu un vent se lever en moins de cinq minutes pour atteindre plus de trente nœuds ou une pluie violente s’abattre après de beaux rayons de soleil. Les éléments s’enchaînent et se déchaînent très vite, ce qui nécessite d’être vigilant en permanence, car ici on n’est jamais à l’abri.
C’est donc après un petit déjeuner copieux que nous quittons au moteur la base militaire chilienne de Puerto Williams, cantonnée sur les rives du canal Beagle, où nous avons passé notre première nuit à bord. Camp chilien le plus au sud du pays, c’est sans doute aussi le plus isolé et le plus reculé du continent. Absolument rien à faire là-bas. La base est reliée au reste du monde par voie aérienne ou marine uniquement, et les liaisons ne sont pas vraiment journalières ! Seul Francisco ne s’est pas offert un petit tour dans le village, incapable de franchir les filières de protection du bateau servant de garde-fou. Je revois encore son corps ventripotent, affalé sur la filière, un pied à l’extérieur du bateau, en équilibre dans une position totalement inconfortable, incapable d’aller plus loin. Il devra renoncer. Le pauvre restera du coup à bord pendant tout le reste de la croisière sans poser pied à terre, ce qui est assez frustrant, surtout après un petit coup de baston en mer.
Notre première étape est une île où niche une colonie de manchots de Magellan, ces pingouins que j’ai déjà eu l’occasion de rencontrer sur la Peninsula Valdez. Puis, nous croisons plus loin dans le canal, une étrange épave échouée en plein milieu avec pour seules surfaces émergées, la poupe et les cabines arrières rouillées. Si j’en crois cette version de l’histoire, le propriétaire du cargo aurait fracassé délibérément son navire sur les récifs afin de toucher la prime d’assurance ; une pratique assez courante compte tenu d’une navigation dans les parages réputée difficile à cause des nombreux récifs et des très mauvaises conditions météo habituelles.
L’après-midi se passe sous foc, une petite brise s’étant levée, pour nous conduire jusqu’à Puerto Toro, l’authentique village de pêcheur le plus austral du globe. Et oui, pour le tourisme, c’est Ushuaia la ville la plus australe du monde, mais Puerto Toro est situé sur une latitude encore plus élevée vers le pôle que celle d’Ushuaia, faisant de ce village le plus proche de l’Antarctique, le véritable pueblo del fin del mundo ! Quelques cahutes de pêcheurs, une chapelle, et le tour des environs est rapidement terminé. Contre un peu de marchandises au noir (cigarettes et alcool) dont l’approvisionnement est difficile, les pêcheurs nous offrent les plus gigantesques araignées de mer que j’aie jamais vues. Délicieux ! Mon appétit pour ces bestioles sera sans limite pour la plus grande satisfaction de Julio. Le seul hic, les épines épaisses qui leur recouvrent le corps et les pattes. Mes doigts s’en souviennent encore, alors que je ne voulais pas perdre une miette de ces délicieux crustacés !

Carnet de bord – troisième jour :
« La brise de la veille s’est envolée. Place au grand soleil et au calme plat. Je suis en t-shirt sur le pont ! Je tente une petite sortie en short, mais c’était oublier que je suis à de très hautes latitudes. Le froid me ramène rapidement à l’ordre. Cette fois-ci nous sommes à une journée du cap Horn et le manque de vent si près du but m’effraye un peu. Je ne suis pas venu pour faire une balade, mais pour braver le Horn, même si notre petite promenade est des plus agréables ! Le soleil est tellement fort que mes yeux ne supportent pas autre chose que mes lunettes de glacier à fort indice de protection contre le rayonnement solaire. La balade est fort sympathique, mais ça manque de sensations fortes, de sport et surtout de vent ! C‘est une journée rêvée pour Augustín ; une aubaine, lui qui déteste la houle ! »

Heureusement, le vent se lève l’après-midi, nous permettant d’évoluer toutes voiles dehors et de faire marcher un peu le bateau. Je barre dans les meilleures conditions qui soient : vent et soleil à la fois. Un vrai bonheur, inespéré selon les dires de Julio et Mariano, qui n’ont jamais vu de conditions semblables. Ce climat si doux qui nous accompagne les étonne. D’habitude les journées ne sont pas aussi chaudes et le vent est bien plus fort. Ils n’en reviennent pas tous les deux. Autre singularité, les canards qui exécutent un superbe envol à notre passage, devant les dernières îles du continent au sein desquelles nous nous abriterons pour la nuit, au nord-ouest du cap. Aucun de nos deux Argentins n’en avait déjà vu dans les parages. En revanche, dauphins, otaries, pingouins et cormorans, habitants des lieux, ne sont jamais vraiment loin de nous, à portée de vue, ou dans notre sillage.
Le soir, nous amarrons solidement notre voilier dans une crique. Le vent qui est retombé peut très bien se remettre à souffler cette nuit à des forces que nous ne pouvons soupçonner, m'avertit alors Julio.
– Ici, le vent se lève d’un coup sans prévenir.
Je fais confiance les yeux fermés à cet homme d’expérience, qui brave les éléments depuis plusieurs années dans cette partie agitée du globe. Nombre de marins ont déjà fait les frais de la puissance de la mer, d’une violence rare par ici.
Point de rencontre entre les deux océans, le cap Horn est ainsi soumis à la vigueur des éléments. A la pointe sud du continent américain, les vents qui soufflent toujours d’ouest en est sont le résultat de la rencontre des masses d’air chaud du nord-ouest patagonien et des masses d’air froid en provenance de l’Antarctique. Les fortes différences de pression entre ces deux masses d’air provoquent ainsi des vents remarquables.
De manière assez curieuse, Julio m’apprend que l’intensité du vent dans cette zone suit une courbe dans le temps plus ou moins identique d’un mois à l’autre. De telle sorte que pendant la période estivale, lorsque les vents sont les plus faibles, il est possible de passer à la voile lorsqu’on est dans le creux de la courbe. Ces intervalles de quelques jours où le vent faiblit par rapport au reste du mois se renouvellent d’un mois sur l’autre, de telle sorte qu’ils sont relativement prévisibles.
Nous sommes justement dans une période où le vent se maintient à des vitesses raisonnables, entre deux tempêtes. Quelques jours auparavant, plus de quatre-vingt-dix nœuds de vent balayaient l’île du cap Horn !
Le vent ne se lèvera pas cette nuit, nous permettant de dormir à poings fermés, même si j’aurai un peu de mal à m’endormir à cause de la journée qui nous attend. Car demain, nous avons rendez-vous avec le cap Horn. Ce n’est pas rien ! J’en suis évidemment tout excité d’avance…

Carnet de bord – quatrième jour. Passage du cap Horn :
« Le 2 mars 2005 à treize heures quarante-cinq, je franchis la pointe sud du cap Horn à la barre de l’Unicornio, passant ainsi de l’océan Pacifique à l’Atlantique, toutes voiles dehors, sous vingt nœuds de vent. Les sentiments qui m’envahissent alors sont multiples. Mélange de fierté, d’allégresse, d’excitation et d’humilité, devant un mythe, le cap Horn, forçant l’admiration et le respect. Convaincu de vivre un moment unique, je suis tout d’un coup le plus heureux des hommes. Je savoure toutes les secondes de cet instant magique alors que je franchis la ligne imaginaire du cap Horn, ressentant dans les vibrations de la barre, le caractère et la puissance de notre voilier qui plonge avec fougue dans les vagues immenses de l’océan. »

Ce qui me surprend à l’approche de l’île du cap Horn, c’est bien sûr l’absence totale de vent complètement inhabituelle voire désolante, mais surtout la taille démesurée de la houle alors que justement le vent est nul. Ces vagues sont tout simplement le résidu de la tempête des jours précédents ! Impressionnant.

Nous faisons route vers les dernières terres américaines, à l’extrémité sud du continent, là où s’opère la jonction des deux océans. Pas un souffle…
– Que barbaridad ! dirait Luís, expression-clé pour formuler son étonnement devant une chose sortant du commun.
Déjà, l’île du cap Horn se détache nettement à l’horizon. Si nous devons passer le cap au moteur, ce sera l’échec et la honte. Une première pour Julio en tous cas et une possibilité que je ne peux qu’exclure : on ne passe pas le Horn au moteur ! J’en frémis d’avance. Plus qu’une dizaine de minutes avant de franchir la ligne virtuelle…
Tout d’un coup je sens une légère brise sur mon visage. Alors que Julio fait le point sur la table à carte, je l’interpelle :
– Eh Julio, je sens qu’il y a un peu plus de vent que tout à l’heure. On pourrait envoyer la toile ; qu’en penses-tu ?
En moins de deux minutes, toutes nos voiles sont envoyées : grand-voile, foc, trinquette. Ouf, il était moins une. Mais le vent souffle de plus belle. Alors que nous n’avons pas encore franchi la pointe sud du cap, nous sommes obligés de prendre un ris dans la grand-voile. Extraordinaire. Je n’ai jamais vu le vent se lever aussi vite et avec une telle force.
Je prends alors la barre sous un bon vent nord-nord/est, complètement inhabituel dans une zone où le vent souffle en permanence d’ouest en est, et passe le cap Horn sous vingt nœuds de vent, en mouillant la base des chandeliers !
Alors que je viens de franchir le cap mythique, le vent forcit toujours… Les rafales montent à trente-cinq nœuds. Nous remontons vers la direction du vent alors que nous contournons l’île. Les vagues déferlent maintenant sur le pont, balayant tout sur leur passage. Enfin ! Un peu de sport ne nous fera pas de mal. Tout le monde descend dans le carré, la pièce à vivre du bateau, alors que Julio m’équipe pour rester à la barre. Masque de ski, gants en laine surmontés de gants Mapa, ciré de la tête aux pieds, bottes, je suis paré pour recevoir des trombes d’eau en pleine figure sur une mer démontée. Je barre ainsi pendant deux heures, avant de nous retrouver à l’abri des îles. Que d’émotions ! Le cap Horn ce jour-là était bien à la hauteur de mes espérances et de sa réputation. Il ne m’a pas déçu.

La croisière prend alors un tout autre tournant. Le retour vers Ushuaia va se faire dans des conditions nettement moins clémentes que les jours précédents. Le vent et la houle seront de mise, mais bien trop souvent en provenance de mauvaises directions, nous imposant une navigation peu confortable ou nous obligeant alors à modifier notre route.

Carnet de bord – cinquième jour :
« Je déguste à bloc. Etendu sur ma couchette située à l’avant du bateau, je rebondis et manque de tomber à chaque vague que nous percutons un peu fort. Le tangage est insupportable. Voilà plusieurs heures que devant l’impossibilité de remonter au vent à la voile, nous faisons face aux rafales au moteur. Nous avons quasiment tous le mal de mer. »

Carnet de bord – sixième jour :
« Je me sens pieds et poings liés, assis dans le carré, alors que notre bateau tangue comme la veille dans le mauvais temps. Je ne peux pas faire grand-chose contre cet état de fait. Nous sommes encore au moteur sous pilote automatique, le vent dans le nez. N’ayant rien à faire, je n’ai plus qu’à attendre que ça se calme ou que le vent change de direction. »

Après le sale temps des jours précédents, ayant alterné voile et moteur à cause de l’instabilité du vent, le grand beau revient le dernier jour sur le canal Beagle, juste avant de rentrer dans la baie d’Ushuaia. Nous naviguons alors paisiblement sous voiles, lorsqu’Augustín aperçoit au loin ce qu’il pense être un dauphin, puis deux. Julio prend alors les jumelles et s’écrit :
– Des orques ! Ce sont des orques !
Les deux ailerons de près d’un mètre de haut, qui émergent de temps à autre, sont bien ceux d’un couple d’orques. Puis nous en apercevons deux autres dans le canal. Au total, elles sont six, superbes et imposantes. Qu’il est saisissant d’être surpris par un cétacé de plusieurs tonnes, lorsque à la proue il surgit des profondeurs pour nous laisser admirer fugacement son corps noir tacheté de blanc, puis replonger sous la coque !
Encore une exception de notre virée, car il est extrêmement rare de voir des orques s’aventurer jusqu’ici, selon les dires de Mariano et Julio qui n’en avaient d’ailleurs jamais vus dans le coin.
Une fois dans la baie, nous sommes accueillis par des centaines d’otaries qui jouent gaiement autour du bateau, virevoltant dans tous les sens et fusant comme des torpilles sous l’eau, à quelques mètres du bateau. Un vrai ballet !
La ville est à nouveau sous nos yeux, encastrée entre ses montagnes qui ont déjà perdu leur manteau neigeux encore visible le jour du départ. C’est alors que les conditions météo se dégradent encore pour la énième fois du voyage. Nous débarquons donc à la marina sous la pluie avec une visibilité réduite.
C’est la fin de l’équipée que je consigne dans mon carnet de bord.

Carnet de bord – dernier jour :
« Nous venons d’amarrer l’Unicornio à la marina d’Ushuaïa. C’est la fin de notre expédition. Ces sept jours en mer m’ont fait l’impression d’une semaine complète de vacances déconnectée de mon quotidien des derniers mois. Une fois à terre, je récupérerai ma routine. Sac au dos, guide à la main, chaussures de marche aux pieds, je vais troquer mes habits de marins contre ceux du routard, afin de reprendre la route. »

La routine à laquelle je fais alors allusion est bien celle du routard. Plusieurs fois par semaine, il me faut refaire mon sac, prendre le bus, faire à nouveau connaissance avec les gens. Ne pas savoir où je vais dormir le soir, ni ce que je vais manger, ni même qui je vais rencontrer, fait partie de mon quotidien. Cette situation précaire d’incertitude, en permanence renouvelée, finit parfois par être pesante et fatigante.
Ce que je vois, les paysages, les hommes et les femmes, ce que je vis, mes expériences sportives, mes rencontres, et tout ce que je ressens, est bien éloigné d’une quelconque routine, mais c’est bien ma manière de voyager qui adopte un rythme inévitable. Tout ceci je l’ai choisi et j’apprécie chaque jour la chance inestimable qui m’est donnée de pouvoir voyager ainsi. C’est bien l’état d’esprit lié à cette condition que j’ai cherché à développer depuis que je suis parti de France. Cependant, lorsque je pose mes pieds sur le ponton de la marina, je réalise que je vais devoir reprendre mes habitudes de voyageur et je me sens tout d’un coup un peu seul après ces émotions fortes que nous venons de vivre tous les cinq. C’est sans doute un peu pour cette raison aussi que je ne vais pas hésiter longtemps avant d’accepter la proposition de Luís et Augustín.

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